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"La Route", ou une plausible fin du monde
    
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 commentaires.com - Philippe Barraud |
 vendredi 5 septembre 2008
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 A quoi pourrait bien ressembler la fin du monde? Rien de spectaculaire peut-être, comme le suggère un roman essentiel, pessimiste et dérangeant.
Il est des livres, très rares, qui ne vous lâchent pas après que vous avez tourné la dernière page. En général, c’est parce qu’ils vous ont plongé dans des abîmes de perplexité, dont vous ne trouvez pas la sortie. C’est le cas du roman «The Road» («La Route», Editions de L’Olivier), de Cormac McCarthy, auteur également de «No country for old men», et lauréat du Prix Pulitzer 2007.
Ce récit sobre et tendu, sans fioritures ni digressions ni théories, vous jette à la figure une question très dérangeante, dans la mesure où on en pressent la réponse: la civilisation, pour millénaire qu’elle soit, et son système de valeurs, peuvent-ils résister à une dégradation brutale des moyens d’existence?
Un homme d’une quarantaine d’années et son jeune fils se dirigent vers le Sud pour échapper au froid, dans un pays totalement dévasté (et sans doute la planète avec) par un événement survenu quelques années plus tôt. Tout a brûlé – les villes, les forêts, la plus grande partie de l’humanité. La masse de cendres ainsi générée n’a cessé depuis de masquer le soleil. On est en permanence entre nuit et crépuscule, il pleut, il neige. Toute végétation a disparu, de même que les animaux. Il ne reste que quelques humains survivants, qui errent dans un air à peine respirable en quête de nourriture, émaciés, noirs de suie, malades, des chiffons autour des pieds.
L’homme et son fils poussent devant eux un vieux caddie rempli de leurs biens: quelques couvertures, de vieilles conserves, un pistolet. Il n’y a plus de gouvernement, plus de communications, plus de production de quoi que ce soit. La survie passe par l’exploration des commerces dévastés, des garde-manger des habitations, déjà maintes fois défoncées et visitées, sans égards pour les cadavres disséminés partout, et dont on a volé le plus précieux: les chaussures.
Paradoxalement, et c’est là le plus dérangeants, les quelques survivants qui subsistent sur cette maudite route constituent le principal danger: ils tueront sans scrupules pour une boîte de haricots ou, bien pire, pour s’emparer de l’enfant, et le manger. Autre question dérangeante: comment se nourrir, lorsque les seuls êtres vivants qui subsistent sont les humains? Cachés dans la forêt à la moindre alerte, empêchés souvent de faire du feu pour ne pas être vus, ils voient passer des bandes inquiétantes de nouveaux barbares, équipés d’armes de fortune, tirant derrière eux esclaves et garde-manger vivants.
Le père explique à son fils que ce sont les «méchants», les «bad guys», mais qu’il existe quelque part des «gentils», dont ils font partie, ceux qui «portent la flamme» en eux. Question encore, que se pose le père: ai-je le droit de parler à mon fils du monde d’avant, ce monde avec un soleil, des couleurs, des fleurs, des oiseaux, alors que son monde à lui est ce monde de ténèbres, de cendres, de grisaille perpétuelle, abandonné de Dieu? Et comment faire comprendre à son fils qu’ils faut passer à côté de ce mourant, de cet enfant perdu, sans un geste pour eux?
Comme on le pressent au cours du récit, le Sud avec son océan ne sera pas meilleur, car l’océan est mort, comme le reste. L’auteur nous laisse avec un très mince filet d’espoir, mais surtout avec une grosse boule dans la gorge puisque, somme toute, on imagine confusément que le cataclysme qui a tout précipité est de l’ordre du possible. Et probablement de plus en plus.
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